Cinq interprétations de la Cène dans l’art contemporain et populaire

Peinte à même le mur du réfectoire du couvent milanais Santa Maria delle Grazie à la fin du XVe siècle, la Cène est l’un des chefs-d’œuvre de Leonard de Vinci. Elle représente l’ultime souper de Jésus, peu avant son arrestation, accompagné par les douze apôtres.

Cette pièce maîtresse de la Renaissance, reconnue pour sa modernité (utilisation des perspectives, la place de Judas aux côtés de Jésus et non pas en face…) a inspiré des générations d’artistes. Fastpasstours vous présente cinq œuvres contemporaines reprenant le célèbre dernier repas du Christ.

La Dernière Cène de Salvador Dali

Salvador Dali, l’une des figures du mouvement surréaliste, a réalisé l’une des interprétations les plus célèbres de la Cène. Ce tableau fait écho au virage pris par l’artiste vers le catholicisme et les peintures de la Renaissance au sortir de la seconde guerre mondiale. Un élan artistique qu’il qualifiera lui-même de « mysticisme nucléaire ».

The Last Supper - Salvador Dali

Cette huile sur toile de 168,3 x 270 centimètres, peinte en 1955 et exposée à la National Gallery of Art (Washington DC), présente le Christ prêchant en compagnie des douze apôtres. Plusieurs différences majeures avec l’œuvre de Léonard de Vinci peuvent être observées, à commencer par la position des apôtres, inclinés et impossible à identifier. Judas, dont le rôle est généralement fort marqué dans toutes les représentations antérieures du dernier souper, se fond ici dans le groupe.

Le chiffre trois, très présent dans la peinture du maître italien, laisse place au chiffre douze. Douze, comme les apôtres, mais aussi comme le nombre de cotés de la pièce, formée sur le modèle d’un dodécaèdre. Les compagnons de Jésus ne sont également plus placés par groupe de trois, Dali ayant préféré les répartir de manière parfaitement symétrique (jusque dans le langage corporel) autour de la table. L’absence de mouvement donne également à cette composition une ambiance toute particulière. Alors que la Cène originale présente l’émotion des apôtres (ces derniers venant d’apprendre qu’un traître était présent parmi-eux), la Dernière Cène du peintre catalan inspire sérénité et résignation.

Certaines critiques artistiques et théologiques émettent l’hypothèse que cette composition n’est pas une représentation stricto sensu du souper ayant eu lieu voilà deux-mille ans, mais du thème plus général de l’ascension du Christ au paradis. L’anonymat des apôtres, le torse nu de Jésus flottant au dessus de la scène et la transparence du corps du Christ seraient à l’origine de cette interprétation.

Le film Viridiana de Luis Buñuel

Lauréat de la Palme d’or à Cannes en 1961, le film Viridiana raconte l’histoire d’une jeune femme qui, après le suicide de son oncle, s’installe dans son luxueux manoir et décide de dédier sa vie à aider les plus démunis.

Viridiana - Luis Buñuel

A sa sortie, l’œuvre fait scandale en raison de certaines scènes critiquant la religion. Le Vatican et Franco jugent le film blasphématoire et les copies du film distribuées en Espagne sont rapidement saisies. Luis Buñuel, connu pour son irrévérence, n’a pourtant pas ciblé les catholiques en tant que tels mais plutôt l’hypocrisie de l’église, ses dérives mystiques et l’emprise importante qu’elle exerce sur les croyants. L’une des scènes les plus emblématiques reste ainsi le repas des pauvres qui, lors de leur entrée par effraction au château, s’installent à table dans un style très proche de la Cène de Leonard de Vinci. Sous l’air d’Alléluia du Messie de Haendel, cet instant de grâce se glisse au milieu du chaos provoqué par l’irruption de ces visiteurs impromptus.

Les détails apportés dans cette reconstitution éphémère de la Cène sont très poussés, des « apôtres » classés par groupe de trois au fauteuil placé devant le personnage central, sensé représenter le châssis de la porte qui cache les pieds du Christ dans l’œuvre originelle.

Cette séquence de film revêt d’une importance toute particulière, car elle est la première interprétation de la Cène relevant d’une mise en scène photographique et non plus seulement cinématographique.

La série de photographies de Raoef Mamedov

L’ensemble « The Last Supper » de l’artiste Rauf Mamedov est une interprétation de la Cène réalisée avec des personnes atteintes de trisomie 21. Cette œuvre se décompose en cinq clichés, présentant Jésus et les douze apôtres. Les figurants, bercés dans un jeu de clair-obscur, reproduisent de manière très fidèle les mouvements et les réactions des protagonistes de Léonard de Vinci.

The Last Supper - Rauf Mamedov

Ces cinq photographies, empreintes d’un grand respect, permettent de s’interroger sur le rôle et la place des handicapés dans notre société ; en jouant sur notre perception de la normalité, de la beauté et du sacré, l’artiste azerbaïdjanais nous met face à nos propres contradictions.

La technique de Rauf Mamedov, très maîtrisée, trompe l’œil des observateurs en faisant passer ces clichés pour de véritables toiles de maître. Le projet de l’artiste, qui combine mise en scène, histoire et théologie comporte douze photographies illustrant des passages de la Bible. Outre la Cène, les figurants ont également travaillé sur la toile de l’Adoration de l’Agneau mystique ou encore une illustration des Magiciens de l’Orient, plus connus sous le nom des Rois Mages.

Chaque figurant a été photographié séparément, leur image étant ensuite introduite dans les différentes compositions en post-production. Un travail d’orfèvre, étalé sur une année complète, qui a nécessité un traitement de l’image et une direction artistique très poussés.

La Cène sans la Cène de Ben Willikens

L’acrylique sur toile de Ben Willikens, réalisée entre 1976 et 1979, présente le cadre architectural et la perspective de la composition de la Cène. Ici, point de présence humaine, d’histoire, de héros, de drame ou d’objet. Seule subsiste une grande table posée sur tréteaux et recouverte d’une nappe blanche.

Ben Willikens

Cette véritable ode au vide est sujette à de nombreuses interprétations, détaillées de la manière suivante par Horst Schwebel, professeur de théologie à l’université de Marbourg/Lahn (Allemagne) :

  • L’expression d’une ère post-chrétienne, ou le christianisme a disparu en tant que référence culturelle ?
  • Une pièce harmonieuse de proportion mais glaciale, avec des portes de fer dans les alcôves serait l’expression d’une société technicienne ayant évacué toute croyance et mémoire ? L’espace, métallique, semble en effet plus proche d’un laboratoire scientifique que d’une salle à manger.
  • « Une irruption de l’infini dans le fini » ? Les trois ouvertures du fond, renvoyant une lumière d’un blanc éblouissant renverraient alors vers la trinité, l’éternité de Dieu et donc une véritable métaphore des textes bibliques.
  • L’absence suggérée par ce tableau pourrait-elle être une référence au tombeau vide et à la résurrection du Christ ?

Malgré une telle mystique du vide, cette toile est bien moins iconoclaste qu’elle n’y paraît. Willikens ne prend pas parti pour ou contre Dieu, laissant les observateurs libres d’interpréter son œuvre.

L’interprétation orientale de Zeng Fanzhi

La cène de Zeng Fanzhi est un tableau critiquant le virage pris par la société chinoise dans les années 80 et l’abandon de la civilisation traditionnelle locale.

Très introspective, la toile fait référence à plusieurs éléments de la vie du peintre. Les pastèques remplaçant ici le pain et le vin évoquent une période ou ce dernier était sans le sou et dans l’obligation de se nourrir quasi-exclusivement de ce fruit traditionnel.
Les foulards portés par les protagonistes de la toile font référence à un épisode de son enfance, où il ne fut pas accepté au sein des Jeunes Pionniers de Chine, un groupe similaire aux Scouts mais ou le Parti Communiste Chinois y exerce une très grande influence.

Zeng fanzhi - The Last Supper

Là ou Jésus et onze des douze apôtres revêtent l’uniforme classique du mouvement, Judas porte une cravate dorée, symbole du capitalisme, du pouvoir et de l’argent. Dans l’Empire du Milieu, cet accessoire vestimentaire n’est apparu que dans les années 80, à une époque ou la libéralisation de l’économie chinoise a poussé certaines entreprises à délaisser les idéaux collectivistes de la révolution culturelle pour un mode de fonctionnement basé sur l’entrepreneuriat individuel.

A son arrivée à Pékin pour ses études à l’école des Beaux Arts, Zeng Fanzhi sera surpris par les personnes dans la rue, toutes vêtues de la même manière et n’affichant aucune émotion. Un souvenir qui expliquerait la présence des masques sur les personnages, rendant leur identification difficile.

Cette œuvre empreinte ainsi l’iconographie de la Cène pour critiquer à la fois le capitalisme mais aussi la trahison du parti envers les chinois et la société traditionnelle. Une critique qui, semble t-il, n’a pas découragé les fortunes de Hong Kong : le « Last Supper » de Zeng Fanzhi a été adjugé à 23,3 millions de dollars lors d’une vente aux enchères, un record pour une œuvre asiatique moderne.